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Juliette Guillou, sociologue québecoise diplômée en thérapie sexuelle, s’est penchée (intellectuellement parlant) sur le cas des poupées gonflables durant les cinq dernières années, et elle vient de leur consacrer un essai La Fascination de l’inerte.
Ca m’a épatée qu’elle soit capable de pondre un bouquin de 112 pages sur le sujet, alors que tout ce que je serais capable d’en tirer comme réflexion c’est “Pouah”.
Plus intriguée par la personne que par le sujet, j’ai voulu la rencontrer pour qu’on discute ” Toy Doll “. Comme personne d’autre n’a accepté qu’elle fasse sa promo chez eux, la pauvrette n’a pas eu d’autre choix que d’accepter.
On s’est baladées dans les Tuileries en partageant un paquet de graines de tournesol grillées et en tapant du pied dans des pigeons idiots. C’était très intéressant.
Cunégonde B : Le choix de la poupée gonflable comme sujet d’essai est étonnant mais ce qui l’est plus, c’est qu’à aucun moment de votre démonstration vous ne faites de lien vers la pensée féministe. Est-ce un rejet de votre part pour ce mouvement ?
Juliette Guillou : En aucun cas ! Je suis d’ailleurs, sur un plan personnel, très proche des mouvements féministes radicaux. J’ai publié en 1995 un essai très confidentiel sur la pilosité féminine, ce qu’elle génère comme symbolique et réactions presque animales de désir ou de dégoût. Après cet essai, qui n’a eu de succès qu’en Allemagne, j’ai ressenti le besoin de pratiquer le féminisme, non plus de le théoriser. Il y a quelque chose, je trouve, de presque dictatorial dans certains essais, un ton péremptoire qui ne fait pas plus de bien aux hommes qu’aux femmes. Il était clair pour moi que mon prochain livre s’inscrirait dans toute autre démarche, qu’il serait plus humaniste qu’activiste.
CB : Les poupées gonflables ne font pas partie de nos imaginaires, en tant que femmes. Comment avez -vous abordé cette pratique qui nous échappe ?
JG : Elles nous échappe parce que nous ne dépassons jamais notre réaction première face au sujet de la poupée gonflable. Il semblerait que toutes nos facultés mentales se bloquent de façon presque infantile sur ce sujet, alors que sur d’autres nous parvenons tout à fait à dépasser nos dégoûts ou nos sentiments de colère pour faire avancer une réflexion.
Ce qui est très violent pour une femme, c’est l’idée implicite que leur compagnon pourrait leur préférer un objet inanimé. C’est une vraie négation de leur être, à leurs yeux. Elles ressentent une sorte d’humiliation par anticipation ou par projection, quelque soit l’attitude de leur partenaire face aux poupées gonflables, et réagissent très fortement à cette menace, presque comme des enfants effrayés à l’idée que l’amour parental se déplace vers un autre objet, parce qu’ils sont déçus ou mécontents.
C’est très révélateur de l’état d’esprit des femmes dans nos sociétés. On a beaucoup théorisé, et fort heureusement car cela a fait avancer sensiblement les choses, sur l’indépendance de la sexualité féminine. Ce qui est frappant, c’est visiblement cette angoisse ressentie par les femmes quand on aborde un sujet tel que les poupées gonflables où l’autonomie de l’homme dans son désir et dans son plaisir est notoire. Elles considèrent cet acte comme chargée de signification négative envers elles, alors qu’il peut être tout à fait détaché, pour l’homme, de sens, être une expérience en marge de sa sexualité avec sa compagne telle que la masturbation avec ou sans objet.
CB : Tout de même, il est impossible de ne pas se sentir concernée par le fait que son fiancé utilise une poupée gonflable…
JG : Tout à fait, parce qu’il est communément admis que la masturbation masculine dans une sorte d’avatar de femme en plastique est révélateur d’un problème de couple ou, pire, un problème psychique. Nous sommes proches de ce que notre société considère être des comportements déviants. Les poupées gonflables m’ont longtemps fait penser à ce texte magnifique de Kawabata, Les Belles endormies. En le relisant dernièrement, pour l’écriture de Fascination de l’inerte, j’y ai retrouvé ce qui m’y faisait penser. L’extrême perversion ne réside pas dans l’acte sexuel, puisque le personnage principal des Belles endormies ne “consomme” pas ces jeunes filles droguées et assoupies, mais dans l’unique fait qu’elles ne soient pas éveillées.Aux poupées gonflables sont associées des questions effrayantes. Ne sont-elles qu’un accessoire plus sophistiqué que les autres de masturbation ? Impliquent-elles des fantasmes de viol ? C’était avant tout ces questions là que je voulais attaquer de front, et non pas perdre mon temps à me demander si c’était “vulgaire” ou “dégoûtant”.
CB : C’est effrayant ce que vous dites là. Qu’entendez-vous par fantasme de viol ?
JG : Ne nous leurrons pas, c’est bien ce qui nous agresse littéralement quand on aborde le sujet. L’idée qu’un homme prenne du plaisir avec un corps féminin dépourvu de vie, d’activité, de capacité d’opinion est loin d’être la chose la plus anodine du monde. Cependant, je pense qu’il s’agit d’une terreur qui n’est pas fondée dans la majorité des cas. Si tous les hommes qui apprécient de se masturber dans une poupée étaient des violeurs en puissance, on en aurait déjà constaté les effets. D’autant plus que le fantasme d’agression implique une résistance, c’est l’anéantissement d’une volonté réfractaire qui entre en jeu. Ce qui, cependant, est à relever, est ce fantasme de toute-puissance et de facilité. Je trouve que cet acte est plus révélateur d’un malaise masculin que de pulsions violentes. Pourquoi ont-ils recours à des poupées ? Sont-ils écrasés par des injonctions à la performance ? Est-ce que ce sont des hommes qui ont du mal à se retrouver dans leurs relations ?
CB : Le plaisir de la poupée repose surtout sur son aspect fictif !
JG : Absolument, elle va permettre à un homme, peut-être en proie à des doutes, de se réinventer sexuellement. Il va essayer de reprendre symboliquement le contrôle de sa sexualité. Il ne se contente pas de se masturber, il mime l’acte sexuel, attribue des réactions ou des envies à un objet qui en est dépourvu. C’est une véritable parenthèse de ré-interprétation qui se crée, masqué sous l’apparence du contrôle absolu. Même si l’individu a conscience que ce n’est qu’une poupée gonflable, et de toute la négativité dont cet objet est chargé socialement, le fait de jouer avec est une solution presque thérapeutique à une vie sexuelle angoissée, dominée par des sentiments de faiblesse ou de dépendance affective. Paradoxalement, plus la poupée est réaliste plus la fiction est forte. Dans cette parenthèse, les valeurs habituelles sont effacées au profit de la liberté individuelle, et de l’imaginaire.
CB : Les avancées technologiques flirtent, à mon sens, avec des films d’épouvante. On voit désormais sur le marché des poupées qui “réagissent” à la chaleur du corps, ont des contractions ou des capsules de lubrifiant intégrées… Tout est fait pour imiter au plus près le corps féminin !
JG : Ce n’est pas la technologie en soi qui donne des raisons de s’alarmer. Ni même les poupées gonflables telles quelles. C’est bien plus global que ça. Les avancées technologiques nous permettent de créer un vide d’esprit qui soulage temporairement nos tensions personnelles : monde virtuels, jeux vidéos, réseaux sociaux… Les outils pour opérer une fuite en avant dans un univers illusoire dont nous aurions chacun le contrôle sont de plus en plus pointus. Nous vivons à la fois anesthésiés et électrocutés : il nous semble que tous les moyens pour accéder à nos désirs sont à portée de main. La réalité, où nous sommes forcés de freiner nos désirs, nous semble de plus en plus cruelle et lourde à porter.
Les poupées gonflables ne datent pas d’hier, mais elles s’inscrivent particulièrement bien dans ce nuage de fumée qui nous laisse à croire que le plaisir doit être à la fois instantané et permanent.
CB : Etes-vous entrain de dire que les poupées gonflables sont un problème de société ?
JG : Ce n’est sûrement pas le plus grand problème des sociétés occidentales. C’est un effet plus qu’une cause ou qu’un problème. Qu’est-ce que cela nous dit ? Que les gens sont seuls, qu’ils ont envie d’être en compagnie d’autres mais qu’ils sont terrorisés ou qu’ils jugent plus facile d’éviter les autres, voilà.
CB : Quant à la fascination ou la dépendance que peuvent provoquer ces “Love Dolls” ? Ne considérez-vous pas qu’il y a un danger dans cette pratique, celui de se couper d’une vie sexuelle partagée avec l’Autre ?
JG : Ecoutez, j’ai commencé ce livre en m’imposant pour seule ligne directrice que je n’étais personne pour juger. Il est possible que quelqu’un qui serait invité à observer mes pratiques sexuelles me mettrait en garde contre tout un tas de dangers éventuels, condamnerait certains aspects de ma vie sexuelle ou me trouverait affligeante sur d’autres. Il n’y a rien dans le fait qu’un homme (ou une femme) joue avec une poupée sexuelle que je me sens en droit de pointer du doigt. Mon travail était de comprendre (au mieux), d’exposer. Non pas de dire “oui, c’est bien” ou “non, c’est mal, attention” car dans le domaine de l’érotique ce jugement n’appartient qu’au lecteur. Cependant, comme toute pratique, si elle sort de son aspect ludique et qu’elle devient prépondérante dans la vie d’un individu, il y a fortement à s’inquiéter.
Tout autant pour cet individu qui a choisi de désengager des relations humaines, que pour une société où l’injonction à prendre du plaisir et les différents niveaux de socialisation, virtuelle ou réelle, ne sont que les pendants du cloisonnement entre les individus et d’une frustration collective engendrée par une iconographie marketing.
L’amour et la sexualité sont cependant des choses très simples, qu’il n’y aurait pas lieu de complexifier à l’extrême comme ça peut l’être fait. Se réinventer seul ou avec son partenaire passe par des petites actions très simples, des jouets qui amusent chacun, un imaginaire développé à deux, une forte complicité. Il n’en faut pas plus pour se découvrir, et découvrir l’autre.
Juliette Guillou, La fascination de l’inerte
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1 La vilaine // le 17 mai 2010 à 20:46
Et sinon la poupée quand elle se dégonfle, elle fait comme le ballon, elle s’envole en tourbillonnant ?
2 Cuné // le 18 mai 2010 à 9:50
La vilaine, tu trouves toujours comment désamorcer un sujet qui pourrait tomber dans le sordide par un simple mot !
3 nono // le 19 mai 2010 à 23:36
Bonjour Cunégonde, j’aime beaucoup votre blog et particulièrement cette interview!
Connaissez vous un site ou je pourrai acheter l’essai de Juliette Guillou que vous m’avez donné envie de lire pour approfondir le sujet? Je ne le trouve pas sur internet….
Ou peut être pouvez vous me mettre en contact avec elle pour que je puisse en avoir un exemplaire?
Merci beaucoup, et bonne continuation!
4 alg // le 16 avr 2011 à 10:40
bonjour, merci pour cette interview.
Savez-vous où je peux me procurer cet essai ?
Merci.
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